Le déni sociétal, cette crise existentielle d’un monde qui se meurt

« Oh tu sais, avec les nouvelles technologies, je ne m’inquiète pas, nous allons forcément trouver une solution : soyons optimistes ! »
« Tu ne peux pas porter toute la misère du monde ! Finalement moi je pense pas trop à tout ça, j’ai assez à faire avec ma propre vie ! »
« Mais pourquoi t’es catastrophiste comme ça ? Faut pas dramatiser ! Regarde, on vit beaucoup mieux aujourd’hui qu’il y a 100 ans, faut pas exagérer ! »
« Bien sûr, le changement climatique, c’est réel, mais nous, on sera pas touchés dans notre quotidien, faut pas trop se faire de bile. Tu reprendras un peu de choucroute ? »

Si vous êtes informés, sensibilisés, et concernés par les défis environnementaux qui nous attendent, vous vous êtes probablement déjà vu rétorquer ce genre d’argument, alors que vous faisiez part de vos inquiétudes à un ami, une collègue, ou un cousin. Des interlocuteurs si détendus que l’on ne serait pas contre prendre leur place, de temps en temps, pour souffler un peu et oublier le désastre qui s’annonce.

Mais comment est-ce possible, alors que tous les voyants sont au rouge, que les scientifiques ne cessent de donner l’alerte, et que la sixième extinction massive a d’ores et déjà commencé ?

De fait, c’est possible. Parce que la plupart d’entre nous sommes dans le déni. Peut-être bien le plus grand déni collectif que l’humanité n’ait jamais vécu.
Individuellement, nous portons tous en nous, en tant qu’humains, la conscience plus ou moins développée, plus ou moins consciente, de notre propre finitude. C’est cette angoisse existentielle – assumée ou pas – qui pousse les uns à vouloir être célèbres, les autres à vouloir marquer leur temps avec un roman, un engagement politique, une carrière. C’est elle qui alimente nos désirs d’enfants, notre besoin de laisser une trace, quelle qu’elle soit, dans cet espace-temps qui nous dépasse. Avec ces subterfuges, bon an mal an, on arrive à accepter l’idée de notre propre mort, l’idée de retourner à la poussière, un jour.

Mais cette angoisse existentielle individuelle, comment la calmer, comment la canaliser, quand on vit cette époque charnière où tout peut, où tout va peut-être, malheureusement basculer ? Comment continuer à vouloir, à pouvoir laisser sa trace pour les générations futures, quand les générations futures seront peut-être, malheureusement, décimées par les conséquences d’une croissance à tout prix ? Comment continuer à se concentrer, au travail, quand son travail consiste à faire du marketing chez L’Oréal ? A construire les plans d’une plateforme pétrolière ? A faire des tableaux excel pour renouveler la flotte de véhicules pour son entreprise ? A construire des plans de bâtiments pour BNP Paribas ? A rédiger à un appel d’offres pour Total ? A emballer des côtelettes d’agneau dans des contenants en plastique ? comment continuer à croire en ce que l’on fait ? Comment ne pas perdre la tête ?

En se mettant des œillères.
En préférant le déni à la remise en question.
En choisissant d’éluder.
En résistant au changement nécessaire, primordial, que nous nous devons d’embrasser. En optant pour le refus, plutôt que de céder à la schizophrénie.

Mais la schizophrénie sociétale, posons-nous deux secondes pour la regarder bien en face : à l’heure où nous n’avons d’autre choix que de réduire au strict minimum notre dépendance aux énergies fossiles, le peuple français s’apprête à descendre dans la rue, le 17 novembre, pour râler contre l’augmentation des prix à la pompe. Au moment même où nous nous devons d’opter pour des énergies propres, maintenant, tout de suite, des centaines d’ingénieurs et de juristes chez Total se creusent les méninges pour trouver un moyen légal de forer en plein récif de l’Amazone. Des personnes qui, comme nous tous, rangent consciencieusement les prévisions dramatiques dans un coin obscur de leur cerveau pour pouvoir continuer à vivre leur quotidien, à aller au boulot, à payer leurs crédits sans avoir à remettre leurs choix éthiques en question.

Si notre objectif – puisque notre objectif – est de limiter drastiquement le réchauffement climatique dans les plus brefs délais, il est illusoire de penser que les changements conséquents que cela impliquera au quotidien se feront sans douleur. Oui, cela va être difficile. Non, cela ne va pas se faire sans efforts individuels et collectifs. Et oui, nous pouvons relever le défi. Nous le devons. Mais pour cela, il nous faudra changer de paradigme. Collectivement. Massivement. Harceler le politique, mais aussi se prendre la crise existentielle de notre société en pleine face. Et oui, cela veut aussi dire démissionner si l’on travaille dans une entreprise dont on ne cautionne pas la stratégie, arrêter de nourrir la machine, changer de métier s’il le faut, effectuer des changements colossaux et remettre en question ce qu’a été notre vie jusque-là. Pas à contre cœur, mais avec courage et enthousiasme, en trouvant un vrai sens à sa vie, parce que « notre vie de jusque-là » ne tient pas la route. Parce qu’on ne change pas le monde simplement en arrêtant d’acheter ses vêtements chez H&M.

Et cela, il va bien falloir l’accepter.

3 commentaires

  1. Le problème n’est pas le prix du carburant c’est les politiques hypocrites qui se cachent derrière… faire croire qu’on augmente le carburant pour sauver la planète alors qu’on ne donne pas les moyens aux plus pauvres d’être écolo…

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