Il était un Petit Navire qui allait être boycotté jusqu’à ce qu’il arrête de pêcher des bébés thons

En 40 ans, l’homme a éradiqué la moitié des populations marines. Et parmi elles, le thon albacore, l’une des espèces les plus menacées au monde. 5 millions de ces poissons – qui représentent un marché mondial de 33 millions d’euros – sont capturés chaque année. Notamment dans l’Océan indien et plus particulièrement aux Seychelles où l’an dernier, des thoniers de plus de 100 mètres de long en ont débarqué plus de 318 000 tonnes. Destination : nos boîtes de thon, produits phares de nos cuisines, avec 8 ménages sur 10 qui en achètent chaque année. Selon Cash Investigation, les derniers chiffres s’élèvent à 69 000 tonnes de thon en conserve consommées dans l’Hexagone en 2017. C’est bon, facile à cuisiner et bon marché… Mais à quel prix, exactement ? Le magazine « Cash Investigation » (Facebook, Twitter, #cashinvestigati), présenté par Elise Lucet, est allé à la pêche aux informations.

C’est la méthode de pêche au thon tropical qui est en cause. Les « dispositifs de concentration de poissons » (DCP), plus exactement. Ces radeaux flottants sont munis de petites cavités attirant les poissons qui viennent s’y réfugier, avant que les thoniers ne jettent leur filet à la mer pour capturer les thons, albacore ou listao en tête… En plein essor depuis les années 1980, elle est en train de décimer les océans. D’autant que ces dispositifs attirent massivement des poissons encore juvéniles, qui n’ont pas eu le loisir de se reproduire… Le phénomène avait déjà été dénoncé : il y a quelques années, Greenpeace avait fait campagne. Et même Yvon Riva, président d’Orthongel, l’un des principaux armateurs de thoniers tropicaux, le reconnaît : les requins sacrifiés, c’est « un dégât collatéral », estime-t-il. Et les thons trop jeunes, « un gâchis ». S’il affirme dans l’émission que la profession s’est « auto-limitée », il reconnaît qu’il y a « trop de DCP utilisés ».« On diminue la capacité de reproduction de l’espèce, c’est une vérité, elle est scientifique, elle est établie », ajoute-t-il.

Petit Navire : à éviter

Sophie Le Gall, réalisatrice de l’enquête de Cash Investigation, s’est rendue dans le centre stratégique de ce secteur d’activité, aux Seychelles. A Victoria, elle visite l’une des plus importantes conserveries du monde, qui met notamment en boîte le thon obèse et l’albacore, surpêché à plus de 90 % à l’ouest de l’océan Indien. Au commandes : Thai Union, géant de la filière qui détient des marques comme Petit Navire, Mareblu, et John West (les journalistes de « Cash » épinglent au passage le montage financier qui aurait permis au groupe thaïlandais d’acquérir la marque française via le Luxembourg, sans régler au fisc tout ce qu’il aurait dû… Passons).

Pour encourager Petit Navire à changer de fournisseurs, nous pouvons boycotter la marque. Et, pourquoi pas, écrire un petit courrier à son directeur pour lui rappeler qu’en tant que consommateurs et clients, nous pouvons et devons, par nos choix de consommation, pousser les grands groupes à améliorer leur traçabilité, et à nous proposer des produits qui respectent la nature et l’homme (puisqu’ils ne sont pas capables de le faire sans qu’on boycotte leurs produits).

Les poissons à privilégier

Pour le thon en boîte, Greenpeace a effectué son classement : en tête des boîtes de thon les plus responsables, Phare d’Eckmühl, la marque U, Connétable et Monoprix. Et pour les poissons en général, certaines plateformes, comme le programme européen Mr. Goodfish, sensibilisent le public et les professionnels à une consommation plus durable des produits de la mer. Son slogan : « Choisissez les poissons durables et de saison ! ». Sur ce site, on retrouve les espèces à privilégier cet hiver (rendez-vous sur ce lien). Pour une liste plus complète des poissons à complètement éviter, ceux à consommer avec modération et ceux à privilégier, direction le conso-guide de l’organisation mondiale de protection de l’environnement WWF sur ce lien. Tout y est précisé espèce par espèce en termes de biologie, de situation des stocks et de conséquences écologiques. Il y a également Bloom Association qui donne des conseils très pertinents sur le sujet.

 

Nous avons reçu une réponse de Amaury Dutreil, Directeur Général de Petit Navire, suite à la publication de notre article. Vous trouverez ci-dessous son message :

Bonjour,

Nous avons eu connaissance de votre appel à boycott suite à la diffusion de l’émission Cash Investigation cette semaine, et souhaitions apporter un certain nombre de précisions sur ce reportage.

Nous comprenons l’émotion que vous avez pu ressentir à la vue des images diffusées, notamment à bord du bateau de pêche en début de reportage. Elle est légitime. Mais le reportage nous parait montrer les choses de manière parcellaire et biaisée.

Tout d’abord, sachez que Petit Navire ne possède pas de bateau de pêche mais se fournit auprès de sociétés de pêches ; en revanche nous sommes très attentifs à la fois aux techniques utilisées par nos fournisseurs, et à leurs impacts sur la préservation de l’espèce, car une pêche durable est indispensable à la pérennité de notre activité.

Nous ne pouvons mettre en boîte que du thon adulte et celui ci est très majoritairement péché en banc libre et non sous DCP.

Il est vrai que les bateaux qui pêchent du thon Listao (l’espèce la plus pêchée et la plus vendue au monde mais peu présente en France où les consommateurs lui préfèrent l’Albacore) attrapent également du petit Albacore. Une fois pêché, ce poisson n’est pas rejeté à l’eau (c’est parfaitement illégal et cela n’aurait aucun sens) mais il est utilisé pour certains marchés, comme l’Italie par exemple.

Nous pensons qu’il est important de ne pas trop puiser globalement dans la ressource. C’est la raison pour laquelle nous avons recommandé et nous soutenons la mise en place depuis 2017 de quotas dans l’océan Indien qui réduisent de 15% les prises d’Albacore. 

Nous menons de nombreux projets en collaboration avec Greenpeace et le WWF, vous pouvez le vérifier sur leurs sites.

Nous espérons que ces éléments vous aideront à construire votre opinion sur la situation de la pêche dans l’Océan Indien et sur notre position en la matière. 

Je reste bien entendu à votre disposition si vous souhaitez poursuivre le dialogue avec nous ou si vous avez des questions à nous poser.

Bien à vous

Amaury Dutreil
Directeur Général de Petit Navire